leo tamaki

Publié le 2 Novembre 2015

Subo-Subo est le titre donné par Fabien Gap, un ami pratiquant, a son excellent blog.

Amoureux de la pratique physique, Fabien est un fondu d'apnée sportive entre autres et son parcours est impressionnant. Il débute la pratique des arts martiaux très tôt à l'âge de six ans, plus tard c'est avec passion et acharnement qu'il étudiera le Nihon Tai-jitsu, le judo, le karate-do (shito-ryu et shaolin mon) ou la boxe Thaïlandaise muay thai. À 19 ans il devient instructeur de ju-jutsu. Il a l'occasion d'expérimenter son savoir lors de son passage dans les Forces Spéciales puis comme consultant en sûreté en France ainsi qu'en Afrique. Plus tard il devient préparateur physique pour sportifs de haut niveau. L'optimisation des performances Physiques et mentales l’intéresse tout particulièrement. Il eut également l'occasion de pratiquer le football américain, de faire du parkour et de réaliser le tour de la France en courant. Fabien vit maintenant dans les Hautes Alpes où il se consacre entièrement, comme il l'a toujours fait, à l'étude de l'aïkido et de son origine liée au sabre.

J'apprécie particulièrement Fabien et lui devine une grande sensibilité. L'interview qui va suivre est l'une de ses idées, dans le but de créer un fil rouge capable de nous immerger autant que possible dans la vie d'hommes et de femmes par le biais de leur passion. Grâce à la "transversale", il souhaite nous faire découvrir des principes communs applicables à bien d'autres domaines. Il vous est également possible ici de découvrir l'interview D'Aurélia Voyer, une apnéiste talentueuse.

NAMT 2012, Photo: Olivier Le Rille.

NAMT 2012, Photo: Olivier Le Rille.

Marie, quelle est la discipline que tu pratiques et ses particularités ?
Comment y es-tu venue ?

Je pratique un art martial Japonais, l’aïkido. Le premier cachet, témoignage d'une toute première participation à un stage date de novembre 2006. C'était lors d'une rencontre internationale animée par Tamura sensei au Bouscat, non loin de Bordeaux, une semaine après mes débuts dans la discipline. Je crois que je m'en souviendrai à vie. J'en ris d'ailleurs car d'aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours foncé me lançant corps et âme dans ce que j'entreprenais, certes quelques fois sans réfléchir mais je n'ai jamais eu à le regretter. C'est dingue! sur le papier cela fait près de huit ans que je pratique, avec de nombreuses interruptions liées aux aléas de la vie, mais quand même! Je souris encore à l'évocation de ces presque huit longues et riches années et l'émotion pointe le bout de son nez.

Tamura sensei.

Tamura sensei.

La particularité de cette discipline est son aspect spirituel car bien loin de n'être qu'un sport, c'est une véritable philosophie de vie globale qu'elle propose, dans un but d’évolution et d'épanouissement de l'individu. L’aïkido développe un sens aigu " du tempo ", de la " musicalité " d'un mouvement, afin d'être capable de répondre avec justesse à une situation donnée. Une constante remise en question est nécessaire ainsi que la paradoxale intuition d'être sur la bonne voie, un peu comme une sorte d'assurance en ce que l'on croit sans jamais trop savoir si l'on approche de la (sa) vérité. Ce monde n'est pas celui du confort, il faut alors se montrer patient et pugnace. Cet art martial passionnant favorise la connaissance de soi par le biais d'une prise de conscience importante de ses limites et de ses possibilités. S’adonner à une telle discipline favorise la maîtrise de l'ego... L'autre particularité de l’aïkido est qu'il se situe à mi-chemin entre une pratique collective, en s'entrainant à deux voire plus, et individuelle car l'immersion dans le monde de la sensation propre à chacun, est total. Un va-et- vient continu entre l'autre et soi. On y apprend à gérer la relation à autrui, grâce à la création de l'harmonie, de la fusion, en délaissant si possible la confrontation. Il est à noter que la discipline se montre généreuse envers ses adeptes car il est possible à chacun d'eux de l'enrichir en fonction de ses propres particularités. J'ai souvent dit que j'y étais venue par hasard mais en se penchant sur la question, le hasard existe-t-il ? Une période de vie un peu compliquée et ne sachant que faire de toute cette énergie, je me suis renseignée sur les arts martiaux. En premier lieu, ce que je désirais était de pratiquer le Sanda, très bien représenté en Limousin par la famille Moua mais l'envie de donner des coups sans forcément en recevoir m'a poussée à continuer mes recherches et c'est comme ça que je suis "tombée" sur l’aïkido. Aujourd'hui je me rends compte du bonheur et de la chance dont je bénéficie grâce à l'aïki, et suis heureuse et fière de pratiquer cette discipline qui m'apparaît presque obligatoire en tout cas bénéfique dans mon parcours de vie.

Avoir envie de donner des coups implique d'être capable d'en recevoir.

 À ma droite mon premier sensei Eric Bricout et à ma gauche sa femme Joelle ainsi que tout plein de joyeux amis. Merci à eux.

À ma droite mon premier sensei Eric Bricout et à ma gauche sa femme Joelle ainsi que tout plein de joyeux amis. Merci à eux.

On parle souvent de sensations dans les arts martiaux (ou d’explorations sensorielles). Quelles sont les sensations que tu y trouves, ou celles que tu y cherches ?

Il est vrai que la recherche de sensations dans les Arts Martiaux est importante voire indissociable! Je trouve cette question très intime et malgré toutes les sensations que peut offrir une telle discipline, j'ai eu et j'ai encore pas mal de difficultés à y répondre.

On vit dans un monde d'excellence, de compétitivité, de victoire, de réussite, il faut être bon partout au boulot, en famille, avec nos amis sur un tatami...Nous sommes des êtres sociaux, engagés dans une vie agitée et stressante. Monter sur un tatami c'est en quelques sortes se débrancher de la vie extérieure, c'est entrer en soi, faire silence. Au travers de l'apprentissage des techniques, on apprend la discipline, le contrôle, l'effort, la douleur parfois, sortes de marches à gravir qui, franchies, donnent le sentiment d'avoir progressé. Un exemple: je reviens d'un stage en Belgique, où pour la première fois, j'ai réussi à disparaitre le temps d'un Kokyo Ho. Bref instant d'harmonie pure.

Les Arts martiaux sont un bon moyen de se confronter à soi-même, à ce que peut faire le corps et l'esprit. Ces victoires ont un petit quelque chose de "divin" et nous permettent de transcender notre nature. Voilà ce que je suis venue chercher.

L'une des raisons pour laquelle je pratique cet art martial est donc l'envie d'enrichir ma relation à moi-même, de connaître mes potentialités ainsi que mes manques ce qui correspond en fait à être à l'écoute de ce que je peux être. J'ai envie d'harmonie physique et mentale et je vois bien que cette société ne nous y incite pas forcément! C'est donc à nous d'aller la chercher, d'aller créer cette "culture de l'équilibre", de l'harmonie en soi ainsi qu'avec l'autre,et l'aïkido me paraît être l'outil parfait. Une fois cette " mise à l'écoute de soi " affûtée, nous devenons capables de comprendre, d'entendre l'autre et d'éventuellement l'aider à emprunter la voie qui est la sienne. Le ressenti est au cœur de cette quête. Lorsque l'on exécute une technique, la sensibilité et le sens de l'écoute, développés après des heures d’entrainement, vous font passer du monde de l'harmonie (awase), à celui de la fusion (musubi). Les relations (aussi bien sur tatami qu'en dehors) sont alors des plus saines et votre technique ne s'en trouve que plus efficace .

Techniquement, la modification de l'utilisation que je peux faire de mon corps, la recherche du geste parfait m’intéressent particulièrement toujours dans un but d'efficience. Bien entendu la douceur, la bienveillance, la modération, envers soi et l'autre m’intéressent également beaucoup. Fini l'égocentrisme et la fierté mal placée, grâce à l'aïkido voici venu l'ère de l'amour et de la sérénité.

Quels sont les autres sports ou pratiques que tu affectionnes ?

Ma première passion bien avant l’aïkido a été l'équitation. J'ai eu une chance inouïe, car pendant que certains vivaient une jeunesse entourée de béton, de violence ou d'ennui, j'étais libre, à 1m60 du sol avec 600 kg me poussant à aller de l'avant. J'ai pratiqué cet art pendant 10 ans, et ai décroché le galop 7. Le plus important est que j'ai accumulé des souvenirs pour le restant de mes jours. Mon premier " sensei " était donc mon prof de cheval, Alain Camenen, un Breton à fort caractère. Je crois que c'est auprès de cet homme que je me suis éduquée et je pense que les valeurs qu'il m'a transmises ne sont pas étrangères à la femme que je suis aujourd'hui. Du fond du cœur Alain, merci. Au-delà de ça, je suis éducatrice sportive titulaire du BPJEPS (brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et des sports), j'aime tous les sports. La pratique physique m'est nécessaire et s'il fallait me définir je dirais que j'ai besoin d'action et d’expérience sur le terrain.

Est-ce que tu y vois des liens ? Une continuité avec ce que tu fais ? Ou y vois-tu des choses bien séparées, bien cloisonnées ?

Je finis par voir des liens avec l'aïkido absolument partout alors oui bien sûr que j'y vois des liens. L'équitation et l’aïkido développent les mêmes principes, comme je l'ai dit plus haut, une certaine sensibilité à l'autre, une écoute, rechercher l'harmonie sans jamais vouloir soumettre mais au contraire composer, main dans la main avec un partenaire. Première différence, d'un côté, cet " autre " pèse 600 kg et de l'autre 100 kg tout au plus . Deuxième différence, le cheval ne triche pas et tu ne peux pas tricher avec lui. " Il est ", un point c'est tout. En aïkido, tu as tes démons, l'autre aussi... J'ai parfois l'impression qu'il y a beaucoup " d’illusionnistes " au sein de cette discipline, les gens préférant cacher leurs défauts plutôt que de les travailler. De plus, une seule erreur avec un cheval et vous la payez cher ! Toutefois les deux activités sont de fabuleuses écoles de la vie. Elles te donnent l'opportunité d'apprendre humblement sur toi-même, de travailler dans le but de t'améliorer afin de devenir un être humain. Voici une citation qui me reste en tête, issue des " traditions martiales " d'Ellis Amdur:

Sur une terre où aucun homme ne peut être trouvé, aspire à en être un.

Du rabbi Hillel et extrait des "Traditions martiales" d'Ellis Amdur.

Marie à tout prix. L'interview par Fabien Gap.
Photo de Shizuka Sasa-Tamaki avec Ellis Amdur.

Photo de Shizuka Sasa-Tamaki avec Ellis Amdur.

Dans les deux disciplines, la notion de danger est présente et importante. La différence entre les deux disciplines est de l'ordre de la nature même de celle-ci. J'ai plus souvent ressenti la notion de danger physique en équitation que sur un tatami, la peur de tomber, de se faire mal, c'est que le risque du handicap est bien présent, et il est une règle en équitation qui vous pousse à remettre de suite le pied à l'étrier en cas de chute, peu importe la peur, le doute ou les questions. Ça a du participer à forger mon caractère.

Et puis d'un autre côté certains acteurs du monde martial te font ressentir le danger par le biais de la forte pression psychologique qu'ils t'imposent. C'est sur un tatami et nul part ailleurs que j'ai vraiment et pour la première fois ressenti un tel danger, par le biais d'une forte intention (belliqueuse) dirigée vers ma personne. Le premier souvenir date d'il y a quelques années. Ellis Amdur était venu en France à Paris pour donner un stage, et nous avions eu la chance, nous, élèves du Kishinkaï, de bénéficier d'un cours particulier. Suite à cela, il nous a été possible de lui poser des questions, d’ailleurs je ne me souviens plus de la mienne. Je crois qu'elle concernait le travail de l'intention... Par contre, je me souviendrai longtemps de sa réponse. A l'autre bout du dojo, détendu, sans intention particulière, Ellis Amdur en une fraction de seconde, fond sur moi comme un prédateur sur sa proie. De stupéfaction, j'en trébuche et tombe. L'assistance rigole, et je reste seule par terre face à cet impressionnant ressenti. Mon incompréhension fut totale ce jour là c'est un don qu'il venait de me faire. Sans un mot, juste une très forte intention a suffi.

La peur est liée au danger, à la prise de risque, à l'incompréhension ou à l'incertitude. Je pense en avoir ressenti les deux aspects: la peur physique et psychologique. Du coup j'en apprends encore un peu plus sur moi-même, et j'ai bien noté que la peur psychologique m'inhibe un peu alors que la physique me pousse à trouver toutes les solutions en ma possession et ce dans l'instant même.

Comment abordes-tu ta pratique au quotidien (ton mental en arrivant à l’entrainement, par exemple, ou ton changement d’humeur par rapport au reste de la journée) ?

En arrivant à l'entrainement, en général, je suis stressée par le parcours en voiture et fatiguée par ma journée de travail. Le challenge réside dans l'espoir de retrouver l'harmonie, le silence et le calme. Dire que j'y parviens tout le temps serait faux, mais j'y travaille !

Qu’est-ce que ta pratique t’apporte ? Qu’est-ce qu’elle a changé en toi ?

L’aïkido que je pratique, le Kishinkaï aïkido demande de guetter ses tensions, physiques et mentales et d'en prendre conscience dans le but de les faire disparaitre. La pratique nous révèle..., il m'est ainsi difficile de tricher sur un tatami.

Ce que cela m'a apporté? Je dirais une connaissance plus fine, plus poussée de ce que je suis vraiment et de ce que j'aimerai être. Ce sont mes défauts en tant qu'humain que l’aïkido m'a révélés. Avant la question ne se posait même pas, je pensais être quelqu'un de bien, maintenant je sais qu'il faut travailler, " se façonner " sans relâche. Il faut une bonne dose de travail (rires). Depuis mon regard sur les autres et sur moi-même a changé.

Chaymaa et moi. Photo: Shizuka Sasa-Tamaki.

Chaymaa et moi. Photo: Shizuka Sasa-Tamaki.

Y a-t-il une personne (vivante ou décédée) qui t’inspire particulièrement ? (Ou un livre, au pire, s'il n'y a personne en particulier ?)

Il y a bien sûr Léo Tamaki dont je suis l'élève. Son rôle est important car il nous guide sur la voie. Ce n'est pas donné à tout le monde d'avoir un guide dans la vie! Il nous insuffle l'envie de nous dépasser, d'avancer, d'y croire. Que ce soit en nous, en l'avenir ou en l’aïkido. Il va m'être compliqué de lui rendre tout ce qu'il m'a donné et je pense qu'il se sent également redevable de ce genre de dettes envers ses propres maitres. Il nous apprend que la vie c'est recevoir afin de redonner, pour recevoir à nouveau. Et la boucle est bouclée, le cycle peut continuer.

Il y a aussi certains amis, nourrissant mes idées, me conseillant, m'épaulant dans des périodes de doutes. Merci à toi Alix ;-) ta sincérité et ta fidélité me vont droit au cœur et m'ont été utiles. Certains auteurs de livres m'apportent également beaucoup: Paulo Coelho, Bernard Werber, des philosophes comme Krishnamurti. J'ai particulièrement apprécié le livre: " traditions martiales " d'Ellis Amdur et son chapitre sur " les femmes guerrières du Japon ". L'humanisme, la liberté, qui se dégage de ces hommes et de leur façon de penser alliée à cette idée de tolérance m'aident énormément! Certains parcours de vie m'inspirent également, je pense que l'humain a de tous temps, eu besoin de " héros " dans le but de s'inspirer de leur vie. De Marie Curie à Gandhi, demandons-nous qui nous voulons être et devenons-le! :-D

Il y a bien sûr mon père, décédé il y a un peu plus de deux ans et que je refuse de décevoir et bien entendu ma mère qui m'apporte un soutien indéfectible, d'une grande fidélité. Merci.

Est-ce que tu vis ton investissement au jour le jour ? Mais dans 10 ans, comment te vois-tu (partage par l’enseignement…, voyages …) ?

J'aimerai beaucoup voyager et être utile. Je t'avoue que j'ai quelques difficultés à me voir dans dix ans. Pour l'instant, disons que je fais confiance à la vie ainsi qu'aux personnes que je rencontre, on peut donc dire que je vis au jour le jour. Concernant l'avenir puisque telle est la question, il est capital d'avoir des rêves, et j'en ai. Alors si je te dis que dans dix ans, j'aimerais parcourir le monde, et par le biais d'outils comme l’aïkido, l'équitation, l'écoute, l’empathie ou je ne sais quoi encore, apporter ma pierre à l'édifice, que c'est comme un appel, tu pourras sourire face à tant de naïveté. L'adulte est un enfant qui a oublié ses rêves! Reconnectons-nous avec eux.

Maintenant, oublions tout ça. Décroche de notre lien martial. Parle-moi juste de toi (un petit texte court. Raconte-moi une blague ou un truc profond. Passe tes nerfs ou donne un coup de gueule. Donne un conseil aux générations futures. Ou fais un hommage à quelqu’un qui compte et t’aide. Une rencontre qui t’a marquée… ). Enfin, lâche-toi. Je veux pouvoir présenter plus avant ta personnalité par un petit texte qui te laisse la parole, voir vraiment qui tu es derrière le masque du parcours et de la pratique.

Tu veux quelque chose de rigolo!? j'ai souvent l'impression d'être comme Naruto...:-D, quelqu'un d'un peu différent habité par une force colossale. L'enjeu de ma vie va être d'apprendre à la contrôler, afin de rendre au monde ce qu'il m'a donné. Quand je regarde en arrière, je me rends compte que je me suis toujours éclatée...

Je suis " taillée pour le bonheur ", vraiment!

Photo : Patrice Demory.

Photo : Patrice Demory.

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Rédigé par Titema

Publié dans #Interview, #Marie Apostoloff, #Aikido, #Tamura, #Leo Tamaki

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Publié le 13 Septembre 2014

Ça y est, le "rush" de la rentrée vient de passer, et j'ai de nouveau du temps à accorder  aux nombreuses réflexions qui peuplent ma pensée. Je tiens à remercier Pierre Fissier, allias Aïki-kohaï pour son interêt envers l'aikido féminin, s'il en est un. Je ne connais pour ainsi dire pas ou peu Pierre mais ce fut un honneur de répondre à ses questions qui témoignent d'une ouverture d'esprit flagrante. Pierre, je te souhaite bon vent et une bonne route.

1-Comme tu le dis si bien sur ton blog (Ki quest) "Le temps passe vite et il ne faut surtout pas le perdre". C'est LA question de base mais comment as tu découvert l'Aïkido ? Et surtout quel est ton parcours depuis ton arrivée à Paris ?

C'est tout à fait par hasard que j'ai découvert l'aïkido. Dans une période de vie où l'envie de pratiquer un art martial se faisait sentir, j'ai d'abord émis le souhait d'en pratiquer un beaucoup plus percutant: le sanda.

Je me suis donc renseignée, et c'est pour de mauvaises raisons que j'ai décidé de ne pas m'y inscrire. Le lieu de pratique étant trop éloigné de mon lieu de résidence, allié à cela une bonne envie de donner des coups mais pas forcément d'en recevoir. Ces facteurs m'ont fait réfléchir et m'ont obligée à faire un choix. J'ai continué les recherches et suis tombée sur l'aïkido.

Je me souviens des premières vidéos visionnées sur le net qui m'ont certainement donné l'envie de pratiquer cette discipline. Celles de O'sensei, Tamura sensei, Christian Tissier et même Kuroda sensei.

Le choix étant fait, je me suis donc présentée à mon tout premier cours d'aikido. Un cours d'armes. Ça m'a tellement plu que la semaine suivante je participais à mon premier stage. Un stage de 300 personnes à Bordeaux donné par le très impressionnant Tamura sensei.

Mon parcours est donc assez simple, un premier sensei à Limoges, puis un deuxième  pour lequel j'ai beaucoup de respect, Eric Bricout, un très grand merci à toi ;-).

Après deux ans d'arrêt, je reprends et me présente au stage de Léo Tamaki dont on commencait à parler: je voulais voir ce que cela donnait. BINGO! Depuis je suis l'une de ses élèves et cela fait trois ans que ça dure.

2-Lorsque tu étais Kohaï, qu'est ce que tu trouvais le plus difficile dans la pratique de l'Aïki ? Et aujourd'hui ?

Tout d'abord je tiens à dire que je suis toujours Kohaï. Tantôt sempaï tantôt kohaï, on a tous des élèves au dessus et en dessous de nous. De plus je suis entourée de personnes pratiquant depuis près de 30 ans pour certains. C'est tout dire...

L'une des choses les plus compliquées à mes yeux dans mes débuts, a été le fait d’exécuter une technique en gardant constamment la même vitesse. Sans saccader, sans accélérer, sans heurts, avec un certain tempo a garder. Je n'ai eu conscience de ces principes qu'en arrivant à Paris et donc chez Léo Tamaki.

Je pense avoir progressé là-dessus tout en y restant toujours extrêmement vigilante aujourd'hui.

Lors d'un stage à Herblay donné par Issei Tamaki et Tanguy Levourch.

Lors d'un stage à Herblay donné par Issei Tamaki et Tanguy Levourch.

Actuellement la liste des choses difficiles s'allonge. Je pense d'ailleurs que cela est normal. Plus tu rentres dans la sophistication, plus tu deviens technique, plus les heures d'entrainement s'accumulent, bref plus tu avances, plus les choses travaillées deviennent compliquées et nombreuses. L'une des choses les plus difficiles, est de faire de mon gabarit, une force. Au Kishinkaï nous travaillons beaucoup sur la modification de l'utilisation du corps, la lecture de l'intention, la distance, le "tempo", la "non-poussée", la vitesse constante et bien d'autres principes difficiles mais passionnants.

Étant une femme de petite taille, je ne peux faire l'impasse sur aucuns de ces principes et les travaille avec tout mon sérieux, mes doutes, mes qualités et mes défauts. J'y mets tout ce que je suis.

3-As tu été sensibilisée à l'Aïkido féminin par tes professeurs ? Que penses tu de l'évolution actuelle de cet aspect de notre art martial qu'on constate souvent majoritairement masculin ?

Je trouve que dans notre disciple qui prône l'harmonie règne une certaine hypocrisie.

Je m'explique, nous pratiquons un art dit du "faible" ou comment le vieillard, l'enfant ou la femme peut arriver à maitriser une personne plus forte, plus grande, plus jeune, plus... Nous ne pouvons et nous ne devons donc pas nous appuyer sur des capacités physiques destinées à disparaitre avec le temps et encore, quand elles sont là. Çà c'est en théorie.

En pratique, je trouve que beaucoup utilisent la force brute et s'éloignent ainsi de cette idée. Beaucoup s'enorgueillissent de "rentrer" telle ou telle technique en s'appuyant sur la force ou t'empêchent de passer la tienne en bloquant. Je constate également que bien des senseis se montrent "frileux" quant au choix de uke femmes lors de stages.

Très peu de médiatisation pour ces dames, peu de mise en avant. Mais où sont donc les senseis femmes? Comment peut on avoir autant de licenciées et aussi peu de haut-gradées? C'est juste un écart entre le discours et les actes. Et je pense que ce qui se passe en aïkido est le simple reflet de ce qui se passe dans notre société. L'égalité n'existe pas. L'avantage est que tout reste à faire pour l'aïkido féminin et je songe de plus en plus à m'investir dans cette direction. Peut être dans quelques années.

Je ne peux donc pas dire que j'ai été sensibilisée à la "cause féminine" par mes professeurs cela tient plus d'une quête personnelle. C'est quelque chose que j'ai toujours eu en moi. Aujourd'hui encore je mets un point d'honneur pendant les cours à aider mes kohaïs féminins.

4-Question très classique mais...pourquoi si peu de femmes dans les directions techniques fédérales ? Et pourquoi si peu de femmes au delà du 5ième dan ?

Ah mais c'est une très bonne question! Il faudrait l'a poser aux concernés, les décideurs. (sourires inside)

En compagnie de Bertrand Larrieu à la NAMT 2012.

En compagnie de Bertrand Larrieu à la NAMT 2012.

5-On dit (légende urbaine de machoman) que les femmes sont attirées par le coté esthétique de l'Aïkido ? Connerie, intox, demi-vérité ?

Oooh (rires), chacun vient au dojo pour ses propres raisons, et si certaines viennent pour l'esthétique, ou telle ou telle idée, je n'y vois rien à redire. Leurs raisons peuvent être différentes de celles pour lesquelles elles décident de rester ou de partir. Les raisons et les motivations évoluent sans cesse. Beaucoup de gens viennent à notre discipline parce qu’ils trouvent ça beau: " on dirait une danse", ou bien parce que la pratique fait du bien à l'esprit ainsi qu'au corps.

Soit, à chacun ses raisons, et je pense quelles sont toutes valables.

6-Est ce plus "dur" (seconde légende urbaine) d'être une pratiquante qu'un pratiquant (je pense notamment aux partenaires virils qui jouent des muscles pour impressionner ces dames et aux propos qu'on entend et qu'on lit partout) ? As tu une expérience désagréable à me raconter là dessus (ou agréable au contraire) ?

Je ne pense pas que ce soit plus dur pour une femme en tout cas en ce qui concerne la pratique. Certaines femmes ont même plus de facilité que certains hommes, à pratiquer l'aïkido souple que nous travaillons au Kishinkaï.

Le gabarit rentre certainement en compte mais pas le genre. Tous mes amis pratiquants y compris masculins, rencontrent les mêmes difficultés que les miennes lorsque nous tombons sur plus "dur" ou moins sensible que nous. La véritable difficulté réside dans le fait de "dompter ses propres démons". Hommes et femmes sont à ce sujet à égalité. C'est la crédibilité qui n'est pas la même. Une femme devra "cravacher" deux fois plus pour se faire une place voilà tout.

Étant une petite femme, j'ai tout de suite compris que l'exactitude technique devrait être mon cheval de bataille. Dans sa dernière interview Hino sensei nous fait part de son expérience à ce sujet:

Comment les petits gabarits peuvent ils faire fonctionner les techniques?

Pour les petits comme moi ou les femmes, il est indispensable que chaque chose soit exécutée avec la plus grande précision. Il leur est impossible d'utiliser les raccourcis de la force.

Lorsque deux personnes cherchent à réaliser le même mouvement, celle qui a l'avantage physique ne peut être défaite que par une technique plus précise.

Interview d'Hino sensei par Léo Tamaki

Concernant les anecdotes, je pense souvent à ce que m'avait dit Ellis Amdur. L'une de ses profs (et oui, une femme ;-)) faisait la même taille que moi. Il disait d'elle qu'elle dégageait beaucoup de choses. Une petite femme qui prenait beaucoup de place...

Et il est vrai que je pose régulièrement la question aux différents senseis que je croise.

7-A moins que le coca n'ait obscurcit mon jugement de Kohaï, j'ai pu aussi t'observer à la NAMT 2014 ? Comment as tu abordé cet événement ? Et sinon, c'est comment d'avoir pour uke Leo Tamaki lors d'une démonstration :-) ?

Tout d'abord merci d'être venu nous voir et j'espère que cela t'a plu! ;-)

La NAMT (ndlr: la nuits des arts martiaux traditionnels) représente quelque chose d'important à mes yeux car c'est un excellent moyen de montrer ce qu'est notre aïkido.C'est toujours une source de stress dont on se souvient longtemps. J'ai encore en mémoire celle de 2012 où mon cœur a bien failli sortir de ma cage thoracique (rires). Forte de cette expérience j'ai su beaucoup mieux gérer le stress cette année.

Je m'étais également fixé beaucoup d'objectifs pour la démo dont certains n'ont pas été atteints, ce qui m'a valu de sortir de scène en serrant les dents. Mais j'y ai pris énormément de plaisir et je suis fière de l'avoir fait! Les démos sont aussi un bon moyen de vivre ses challenges personnels. Et une progression en résulte.

S'il est vrai que j'ai l'habitude de travailler en cours avec Léo, il est assez déroutant de lui appliquer des techniques lors d'une démo. Il est présent, compact et a un corps capable d'absorber chacune de vos attaques. Il n'a pas fait de cadeaux malgré un niveau bien supérieur au nôtre. Et c'est je pense parce qu'il nous fait confiance, c'est très appréciable.

La difficulté majeure a été de tout donner pour réussir les deux objectifs que je m'étais fixés: la démo et le grade passé la veille! Objectifs très différents. Il a fallu rester concentré du premier au dernier jour de stage et ce pendant une semaine, aller au boulot, décrocher son Dan et ne rien lâcher pour effectuer dès le lendemain la démo. Ça a été la semaine la plus intense de toute l'année et je suis fière de l'avoir gérée. J'ai beaucoup dormi la semaine d'après :-D.

8-Mais d'ailleurs puisqu'on en parle, comment as tu rencontré Léo Tamaki ? Qu'est ce qu'il apporte à ta pratique quotidienne ?

Je l'ai rencontré en stage à Saint Yrieix, non loin de Limoges, après deux ans d'arrêt. Ça m'a plu et quelques mois après je descendais dans le célèbre dojo de maitre Tamura à Bras au Shumeikan. Michael Martin et Léo y donnaient un stage pendant une semaine. C'est là que j'ai fait la connaissance de" la fine équipe" et que je rencontrais ceux qui allaient devenir plus tard des amis.

Léo apporte beaucoup à ses élèves, au delà de l'aspect technique, il représente un exemple. Jamais à l'arrêt, toujours en mouvement, il va constamment de l'avant et nous pousse à en faire autant. Je dirais que c'est l'homme aux 1000 projets, et le plus fou dans tout ça c'est qu'il les réalise presque tous. Il est une grande source de motivation, il est un guide pour nous tous. Il apporte à chacun ce dont il a besoin en fonction de ce qui lui manque. L'humilité pour certains, le fait de trouver sa juste place pour d'autres, la confiance en soi et le fait de toujours remercier...

9-D'autres maîtres guident ils tes pas de pratiquantes ?

Bien sûr, Kuroda sensei, Hino sensei, Kono sensei, Allen Pittman, Ellis Amdur, et bien sûr Gozo Shioda. Chacun à sa manière guide ma pratique. Il y a aussi Tanguy Levourch, Julien Coup et Issei Tamaki que je suis régulièrement sans oublier Brahim Si Guesmi.

10-Quel est ton avis sur le Buki-waza ? Indispensable ? Accessoire ?

Le travail des armes n'est ni indispensable à mes yeux, ni accessoire. Chacun est libre de les travailler en fonction de l'importance qu'il leur donne.

Personnellement, je considère que ce sont les deux facettes d'une même pièce. Il ne faut pas penser que travailler à main nues et aux armes soient deux approches de travail différentes, sinon comment travailler de façon cohérente? Comment lier les deux?

Travail avec la Yari.

Travail avec la Yari.

Je me souviens qu'à mes débuts, la question se posait déjà. J'ai toujours été étonnée par cette question que je juge stérile. J'ai fait dix ans d'équitation avant de pratiquer l'Aïkido, doit-on faire l'impasse sur le dressage pour sauter des obstacles? Doit-on faire l'impasse sur une partie de la discipline alors que c'est cela même qui la rend si riche? Je trouve cela un brin absurde.

Et le travail à genoux dans tout ça? Pourquoi continue-ton de travailler à genoux alors- même que cette configuration n'existe plus. Surtout chez nous, occidentaux! Eh bien parce que si nous arrêtons les armes et le travail à genoux, nous perdrons je pense, l'une des richesse de notre discipline. Il ne restera plus alors, que le travail à mains nues!

De plus le travail aux armes apporte une tension plus élevée que celle à mains nues, une autre distance, une autre forme de concentration, ce qui enrichit toujours plus notre pratique.

11-On a l'impression (à lire les articles de Léo notamment) que tu es également un bourreau de travail (et même une jambe dans le plâtre ne t'arrête pas :-)), est ce vrai ? Est ce qu'il t'arrive de dormir un peu (mais pas en suwari waza) ?

(Rires) Bien sûr qu'il m'arrive de dormir, j'ai juste beaucoup d'énergie voilà tout. Oui j'ai eu une jambe dans le plâtre et cela n'a pas cassé mon envie, mais j'ai traversé des moments très compliqués.

Je mets juste mon énergie au service de ce que j'aime faire, l'inverse serait du gâchis. Quand j'aime je ne compte pas!

12-Ton blog Ki quest est aussi très sympa. Qu'est ce qui t'a poussé à écrire sur l'Aïkido et les arts martiaux en général ?

Pas ma nature profonde, ça c'est sûr. ;-)

Je parle volontiers de beaucoup de choses mais garde pour moi les thèmes profonds à mes yeux. Il y a beaucoup de choses que je garde sous silence, c'est comme ça. J'ai tendance à penser que nous sommes seuls. Du coup, dire ce que j'ai à dire devant des lecteurs et une véritable prise de risque.

C'était inconfortable au début et petit à petit, j’apprends, cela devient un peu plus facile.

En fait c'est grâce à Léo que je décidais d'ouvrir un blog. Dans le but d'enrichir la réflexion. Car si beaucoup de gens s'expriment et parlent de leurs ressentis, cela peut être bénéfique pour l'ensemble.

13-Penses tu qu'un événement dans le genre d'une NAMT et présentant uniquement des expertes serait envisageable aujourd'hui ? Et dans l'avenir ?

Je ne pense pas que ce soit une bonne chose, le simple fait de se poser la question prouve qu'il y a un problème. On vit dans une société qui différencie les gens au lieu de mettre en avant leur points communs. Ainsi on nous met dans des petites boites regroupant les personnes qui pensent d'une manière similaire à la nôtre. La différence n'est plus ressentie comme une richesse mais comme quelque chose dont il faut se méfier.

A mon sens les expertes devraient faire partie des mêmes évènements que les hommes, et ce, le plus naturellement possible. J'avoue que l'une de mes ambitions secrètes est de gommer ce décalage. Je travaille aujourd'hui pour que demain, Hommes et Femmes soient perçus de la même manière et que plus aucune femme ne soit mise sur le banc de touche parce que le public attend par exemple...de la testostérone.

14-D'autres idées et initiatives nouvelles sont elles à réfléchir pour amener les femmes à l'Aïkido ? Es tu prête à t'impliquer pour cela ?

Plus de femmes sur le devant de la scène, plus de Uke féminin, plus de haut-gradées...Mais comment faire évoluer les mentalités? Sans doute cela passera t-il par l'évolution plus que par la révolution.

Marie Apostoloff.

Interview d'un Kohaï curieux et facétieux. - La différence comme richesse -

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Rédigé par Titema

Publié dans #Interview, #Leo Tamaki

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